Numéro deux | Ericka Beckman

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Ericka Beckman

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Le nouveau film d'Ericka Beckman en première mondiale au M

Début 2019, la conservatrice Valerie Verhack a demandé à l'artiste américaine Ericka Beckman si une exposition au M pouvait l'intéresser. La réponse a été affirmative et, de plus, Beckman a immédiatement voulu savoir si elle pourrait aussi montrer de nouvelles créations. Le résultat ? Une première mondiale au M cet automne.

La perfection ne m'intéresse pas. J'opte pour les erreurs. J'opte pour les accidents de parcours. Ericka Beckman

Ericka Beckman (née en 1951) réalise des films – pas des vidéos d'art, mais de vrais films, le plus souvent tournés sur pellicule traditionnelle. Il s'agit d'œuvres à part, inclassables, fréquemment critiques envers la société. Son tout nouveau film, ‘Reach Capacity’, à découvrir au M à partir d'octobre, ne déroge pas à cette règle.

 

L'artiste commente : « L'idée de ce film a germé lors de mes recherches sur le Monopoly. Nous connaissons tous la version sortie dans les années 1930, mais j'ai découvert que ce jeu de société a des antécédents passionnants à teneur socialiste. Au début des années 1900, une certaine Lizzie Magie a créé un jeu en deux parties, dont la première ressemble beaucoup au Monopoly actuel : les joueurs tentent d'acheter des biens, de réaliser des bénéfices et de dominer la concurrence, puis l'un d'eux gagne parce qu'il a acquis le monopole sur les biens. En résumé, c'est la conception capitaliste de l'économie. Si dans le Monopoly actuel la partie est terminée à ce moment-là, dans la version de Lizzie Magie on retournait le plateau pour continuer à jouer en appliquant de nouvelles règles d'inspiration socialiste ; ainsi le monopole était brisé et les richesses étaient réparties équitablement. »

 

« J'ai repris ce principe dans ‘Reach Capacity’. J'ai voulu démontrer qu'il existe une alternative à la structure économique dans laquelle nous vivons en ce moment. »

COLÈRE

'Reach Capacity' est aussi le produit de vos expériences personnelles.
« Oui, j'ai eu deux sources d'inspiration majeures. La première est le fait d'avoir grandi sur des bases de l'armée américaine – mon père était militaire. Ce qui peut paraître étonnant, c'est que l'armée américaine s'apparente à une organisation socialiste. Elle règle tout pour vous : les soins de santé, l'enseignement, le logement. Moi, je croyais que tout le monde vivait de cette façon. Ce n'est que quand mon père a quitté l'armée que j'ai commencé à comprendre que l'existence de mes compatriotes est très différente, bien plus précaire. »

 

« Le second événement est beaucoup plus récent. J'occupais un espace de vie et de travail protégé dans le bas de Manhattan, dans un bâtiment que je partageais avec d'autres artistes. Mais un promoteur est parvenu à esquiver les mesures de protection et à acheter le bâtiment pour le transformer en immeuble d'appartements. Nous avons dû partir. »

 

La colère a-t-elle été une motivation en réalisant ce film ?
« Non. Je ressentais bien un mélange de colère et d'indignation face au fonctionnement du système, mais je ne pouvais pas le prendre personnellement. Tant d'Américains ont perdu leur logement au cours de ces dernières années. Notre système économique considère que rien n'est important à part l'argent. Pour moi, ce qui compte surtout, c'est d'en prendre conscience et de travailler sur ces idées. »

 

« Mais cette colère ne sera pas perceptible dans ‘Reach Capacity’. Je ne me sers pas de mon travail pour exprimer des sentiments. »

 

C'est vrai, le film semble au contraire très léger et coloré.
« C'est parce que je veux faire ressortir la valeur du travail manuel. Les ouvriers qu'on voit dans le film ont une valeur. Ce qu'ils font de leur corps a une valeur. C'est ce que je veux faire comprendre au moyen de cette légèreté. »

POÉTIQUE

On lit souvent que le jeu est à la base de votre travail. Qu'est-ce que cela veut dire ?
« Tout d'abord, mes acteurs ne parlent pas. Chaque fois que je le peux, j'exprime mes idées au travers du mouvement, comme le ferait un danseur. Je veux faire en sorte que les spectateurs comprennent que leur corps est capable d'énormément de choses, entre autres de communiquer par le biais du mouvement. »

 

« Ensuite, j'utilise – littéralement – des règles de jeu pour structurer mes films. Les personnages jouent des coups, appliquent des stratégies et déterminent ainsi le résultat. En tant que spectateur, on peut se demander ce qu'on ferait à leur place. Il faut adopter une attitude de joueur en regardant mes films, sinon on est déçu, car les personnages ne disent jamais rien. Ils ne sont pas motivés par des émotions. »

 

Le résultat d'un jeu est à chaque fois différent et imprévisible, tandis qu'un film reste identique – c'est vous qui devez décider de la conclusion. Comment avez-vous abordé ce fait dans ‘Reach Capacity’ ?
« Les règles changent dans la seconde partie du film – comme dans le précurseur du Monopoly. En modifiant les règles, on modifie l'action. Elle devient plus poétique et je m'adresse aussi directement aux spectateurs au moyen de textes chantés. Je les invite à réfléchir à la valeur du travail, à comprendre ce qu'est “la valeur”. »

VIRUS

Le Covid-19 a eu effet considérable sur votre film : pour la seconde partie, vous n'avez plus pu tourner avec des acteurs.
« Oui, nous avons dû nous en accommoder. J'ai utilisé quasiment toutes les séquences avec des acteurs dont je disposais encore. La seconde partie contient davantage d'animations que la première. Et en collaboration avec mon compositeur attitré, Brooke Halpin, j'ai écrit énormément de paroles de chansons pour en arriver à un ensemble cohérent. »

 

« De telles chansons se retrouvent dans un grand nombre de mes films. Leur fonction est comparable à celle des chœurs du théâtre grec :, elles commentent l'action, tout en apportant un rythme et une structure. D'habitude, j'écris ces paroles tout au début du processus de création, puis je les passe à Brooke et nous les structurons ensemble. Pour finir, c'est à leur rythme que j'effectue le montage des images que j'ai tournées. »

 

En plus de ‘Reach Capacity’, vous présentez au M une œuvre multimédia, ‘Nanotech Players’ (1988), et un film de vos débuts, ‘You The Better’ (1983). Les deux films présentent d'importants parallèles : les couleurs, les ouvriers, les paroles des chansons, le sujet, le lien au jeu… Est-ce intentionnel ?
« Oui, dès le départ nous avons eu l'intention de les présenter ensemble. C'est une façon de regarder en arrière, vers l'époque où j'ai débuté comme artiste. L'économie américaine a radicalement changé depuis lors, mais les racines de ce que nous observons actuellement remontent aux années 1980, à l'époque de Reagan. Voilà pourquoi j'ai voulu une interaction entre les deux films. Ils délimitent une certaine période dans mon travail. »

INVERSION

Vous ne présentez pas seulement ces films, mais aussi une installation.
« Oui, comme nous présentons les deux films dans la même salle au M, nous réfléchissons à l'ordre dans lequel il faut les voir. Nous nous servirons probablement de l'éclairage pour faire comprendre au public que le premier film est terminé et que l'autre va commencer. »

 

« Des éléments sculpturaux accompagnent aussi les films. Pour ‘You The Better’, il s'agit de grandes tables lumineuses en forme de maisons du Monopoly, comme on en voit dans le film. Les motifs de l'éclairage et la couleur des maisons évoluent en fonction de l'action. Les maisons donnent le rythme, tout en étant porteuses de sens. Elles remplissent de nombreuses fonctions dans le film ; à la fin, par exemple, elles deviennent le panneau d'affichage des scores. Ça, on le verra aussi dans l'espace. »

 

« Pour ‘Reach Capacity’, je veux inverser l'écran entre la première partie et la seconde. Et il y aura des barrières de sécurité en plastique – qu'on voit aussi dans le film. »

 

Pour finir : vous réalisez vos animations à la main sur pellicule. C'est un travail long et ardu, alors qu'actuellement tout peut se faire en animation numérique. Pourquoi continuez-vous à opter pour cette méthode ?
« Je vais vous dire pourquoi : parce que je prends plaisir à me tromper. Je ne crois pas que nous vivons dans un monde parfait et que tout doit être parfait. Je fais des choses dont je ne découvre le résultat qu'après le développement du film. Si ça fonctionne, mais sans être ce que j'avais en tête, j'aime m'engager dans la voie indiquée par cet “accident de parcours”. Le travail numérique est complètement différent : on voit immédiatement le résultat et on peut continuer à le modifier sans cesse. C'est parfait si c'est cela qu'on veut, mais moi, j'opte pour les erreurs. J'opte pour les accidents de parcours. Je ne veux pas être perfectionniste. »

 

Vous amusez-vous en réalisant vos animations ?
« Certainement. En les réalisant, mais aussi en découvrant le résultat. Wait and see. C'est un pur plaisir ! »

Ericka Beckman. 09.10.2020 - 18.04.2021

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