Numéro trois | ‘The Constant Glitch’

‘The Constant Glitch’:

pourquoi le M soutient les talents émergents

Numéro trois de M
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Nous savons tous que le monde de la culture souffre terriblement de la crise sanitaire, mais la plupart des gens pensent surtout au théâtre et à la musique ; le fait que de nombreux artistes plasticiens risquent aussi de sombrer est moins connu. En organisant la campagne « L'art appartient à tous » et l'exposition « The Constant Glitch », le M attire l'attention sur cette situation et soutient des artistes émergents.

Si rien n'est fait, toute une génération d'artistes sombrera

Fin 2020, le M s'est associé à la Ville de Louvain et à Cera pour acquérir des œuvres d'artistes contemporains qui ont un lien avec la Belgique. Le musée a lancé une campagne de financement collectif par le biais de sa fondation M-LIFE. La sélection des œuvres a été confiée à une commission d'experts composée d'Eva Wittocx et Valerie Verhack du M, d'Hicham Khalidi (directeur de la Jan van Eyck Academie à Maastricht) et de Louis-Philippe Van Eeckhoutte (curateur indépendant bruxellois). Ils commentent l'initiative.

TOTALEMENT PERTURBANT

Comment les plasticiens gagnent-ils leur vie en temps normal ?

Louis-Philippe : « Cela varie en fonction du cours de leur carrière. À leurs débuts, les bourses et subventions sont souvent essentielles, elles permettent aux artistes de se lancer. À mesure que l'intérêt pour leur travail grandit, les ventes se multiplient, ainsi que les commandes d'œuvres pour l'espace public ou les institutions. Nombre d'artistes sont également enseignants. »

 

Eva : « Ou ils ont un autre gagne-pain, par exemple dans l'horeca. En fait, il y en a peu qui vivent exclusivement de leur art. »

 

Louis-Philippe : « Le côté financier n'est jamais simple pour beaucoup d'artistes, mais à présent le Covid a stoppé net leur flux de revenus : des expositions sont annulées, des achats sont annulés ou reportés. Et réaliser de nouvelles œuvres devient difficile, car les artistes n'ont peut-être plus les moyens d'acheter le matériel nécessaire et de louer un atelier. »

 

Valerie : « Nous remarquons que certains artistes arrêtent ou marquent une pause. Ils cherchent un autre emploi, purement pour pouvoir survivre. Ils n'ont plus de perspectives d'avenir. »

 

Hicham : « La situation a été totalement perturbante, à tous les niveaux. Certaines personnes évoquent même une brèche générationnelle, avec toute une génération d'artistes à la dérive. »

 

« La crise sanitaire a mis en lumière une question qui fait débat depuis longtemps : comment rémunérer les artistes ? Peuvent-il créer les œuvres qu'ils veulent, tout en gagnant suffisamment d'argent ? Dans les années 1970 et 1980, la question était résolue par les autorités : elles achetaient des œuvres. Ainsi tout le monde était payé, mais ce n'est pas une solution valable. »

 

« Ces acquisitions par le M donnent un signal très utile, car le musée invite ainsi à une réflexion sur la rémunération. Car ce que nous avons toujours considéré comme une évidence n'est pas nécessairement la meilleure réponse. »

ÉQUILIBRES

Sélectionner des œuvres d'art sans pouvoir visiter les ateliers ou se concerter n'est pas une mince affaire. Comment avez-vous fait ?

Eva : « Nous avons tenu des réunions en ligne. Nous voulions sélectionner des voix intéressantes, proposant des œuvres captivantes sur des thématiques pertinentes. Des artistes pour lesquels l'aide est utile, aussi, qui sont à un point de leur carrière où nous pouvons faire la différence. Chacun de nous, à partir de ses compétences spécifiques, a proposé des noms dont nous avons ensuite discuté, avant d'en arriver à une première liste de quarante artistes. L'étape suivante a consisté à réduire ce nombre, à examiner les œuvres encore plus en détail et à nous informer davantage sur les artistes. Pour finir, nous avons déterminé quelles œuvres entraient en ligne de compte pour l'acquisition. »

 

Valerie : « Le but est de soutenir les artistes. Notre point de départ est donc toujours la pertinence de leur œuvre ; ensuite, seulement, nous étudions de près les pièces disponibles à l'achat. »

 

Louis-Philippe : « Il n'est d'ailleurs pas indispensable d'aller voir tous les quatre une œuvre à l'atelier. Il y aura toujours l'un de nous qui l'aura vue quelque part. C'est aussi le grand avantage du travail à quatre : nous avons tous notre propre réseau qui nous permet de contribuer certains éléments. Inversement, nous avons appris tous les quatre à mieux connaître des œuvres et des artistes qui nous étaient moins familiers. »

Ces acquisitions par le M donnent un signal très utile, car le musée invite ainsi à une réflexion sur la rémunération des artistes.

Quels étaient vos critères pour établir la liste restreinte ?

Eva : « Il n'y avait quasiment pas de critères formels. Il fallait qu'il y ait un lien avec la Belgique, et nous étions bien évidemment attentifs à la qualité. Chacun de nous a surtout tenté d'informer et de convaincre les autres. Il s'agissait toujours d'œuvres existantes, ce n'était pas une commande. »

 

Louis-Philippe : « Il n'y avait pas non plus de restrictions au niveau du moyen d'expression, tout est représenté : la peinture, la sculpture, les films, les installations… C'est une initiative tout à fait libre et ouverte. »

 

Hicham : « Nous avons cependant veillé à respecter les équilibres : des gens d'horizons différents, à peu près autant d'hommes que de femmes… »

 

Valerie : « Et nous nous sommes penchés sur les conséquences des acquisitions pour le M. Car les œuvres sont intégrées à la collection de Cera et du musée, elles seront exposées au M. Quel est l'effet à long terme du choix fait en ce moment, de l'assistance financière offerte ? »

L'un des principes directeurs du M consiste à travailler directement avec les artistes. Nous nouons le dialogue et examinons comment nous pouvons jouer un rôle dans leur carrière.

Les œuvres doivent donc être à leur place dans la collection du M ?

Valerie : « La collection détenue par le M est très diverse. Nous conservons et exposons la collection de Cera − surtout des œuvres belges des années 1950 à nos jours. Il y a aussi des œuvres contemporaines données en prêt au musée par la Communauté flamande. Et puis il y a la propre collection du M, qui compte 52 000 objets, surtout des œuvres d'art ancien, mais aussi des objets usuels, des médailles, des imprimés… “Être à sa place” est donc un concept élastique. »

 

Eva : « L'un des principes directeurs du M consiste à travailler directement avec les artistes. Nous proposons surtout des expositions monographiques, donc d'œuvres d'un ou d'une artiste unique. Nous nouons le dialogue et examinons comment nous pouvons jouer un rôle dans leur carrière. Cette initiative s'inscrit parfaitement dans notre politique d'acquisition, dans notre choix en faveur des artistes, de leur parcours, de leur œuvre. »

 

Combien d'artistes avez-vous pu soutenir ?

Valerie : « Après le travail de sélection, nous avons eu des échanges avec les artistes. Pour finir, nous avons pu acheter des œuvres de 19 artistes, en partie grâce à la campagne de crowdfunding par le biais de M-LIFE. »

ENGAGEMENT

Comment avez-vous composé la commission d'experts ?

Eva : « Valerie et moi, nous voulions compléter aussi bien que possible nos propres connaissances et nos réseaux. Louis-Philippe vient de l'univers des galeries d'art, il visite beaucoup d'ateliers et connaît très bien la jeune génération belge, à laquelle il a consacré plusieurs expositions remarquables. Le profil d'Hicham est un peu plus international ; il a aussi plus de liens avec les formations artistiques, donc avec des artistes débutants. »

 

Valerie : « Il nous a semblé important d'ouvrir l'initiative sur l'extérieur. Nous aurions pu tout régler entre nos murs, mais cela n'aurait pas été une bonne idée. Nous ne voulons pas prétendre qu'au musée, nous avons un monopole sur les connaissances. »

 

Comment définiriez-vous votre propre profil ?

Eva : « Pour nous, l'art est bien plus qu'une activité professionnelle, c'est notre vie. Nous visitons beaucoup d'expositions et d'ateliers pendant nos loisirs, nous suivons l'actualité artistique en Belgique et dans le monde, nous savons ce qui se passe dans les écoles d'art… L'art est notre biotope. C'est aussi pourquoi nous étions au courant des terribles conséquences de la crise pour les artistes. »

 

Et pour finir : avez-vous déjà des projets concrets pour les 19 œuvres acquises ?

Eva : « D'avril à septembre a lieu une présentation des nouvelles œuvres, intitulée “The Constant Glitch”. Nous espérons pouvoir organiser un programme annexe de conférences – mais ça dépendra des circonstances, bien entendu. »

 

Valerie : « Plus tard, les œuvres feront aussi partie de nos présentations de collection – celles-ci sont transhistoriques au M, elles associent l'art ancien et l'art contemporain. L'achat de ces œuvres est donc aussi un engagement de notre part : nous continuerons à les montrer. »

LES ACQUISITIONS

D'où proviennent les moyens financiers ?

La Ville de Louvain et Cera contribuent chacun 50 000 euros, et près de 200 personnes ont réuni ensemble 15 000 euros lors de l'action de financement public lancée par M-LIFE – c'est une incroyable réussite ! Grâce à leurs dons, le M a pu soutenir un plus grand nombre d'artistes. Nous voulons remercier de tout cœur, également de la part des artistes, tous ceux qui ont contribué.

 

Comment peut-on aider ?

La campagne de crowdfunding est terminée, mais il reste possible de soutenir M-LIFE via www.mlife.be, afin de rendre possibles d'autres initiatives. Tous les dons sont les bienvenus, les montants à partir de 40 euros sont fiscalement déductibles.

 

Quels artistes ?

Des œuvres des artistes suivants ont été achetées : Leyla Aydoslu, Younes Baba-Ali, Béatrice Balcou, Christiane Blattmann, Aleksandra Chaushova, Dieter Durinck, Alexis Gautier, Hamza Halloubi, Olivia Hernaïz, Vedran Kopljar, Katja Mater, Hana Miletić, Meggy Rustamova, Mostafa Saifi Rahmouni, Kato Six, Gintauté Skvernyté, Ken Verhoeven, Oriol Vilanova et Anna Zacharoff.

'THE CONSTANT GLITCH'

02.04.2021 - 05.09.2021