Osciller entre vérité et fiction: une réflexion sur les créations d’Alicja Kwade par Sylvia Wenmackers

Alicja Kwade, 'Superheavy Skies', 2022, courtesy de kunstenaar, foto: Roman März
Une réflexion sur les créations d’Alicja Kwade par Sylvia Wenmackers
Osciller entre vérité et fiction
En tant que philosophe, j’aime m’émerveiller devant des modèles scientifiques. Destinés à nous apprendre quelque chose sur la réalité, il leur faut pourtant parfois s’en éloigner pour atteindre cet objectif : ils omettent certains paramètres afin de rendre un processus plus simple et plus compréhensible. Alicja Kwade utilise des processus similaires dans ses créations, que nous pouvons peut-être interpréter comme des modèles d’une autre sorte de réalité.

Alicja Kwade, 'Superheavy Skies', 2022, courtesy de kunstenaar, foto: Roman März
Lors de mes voyages, je prends plaisir à visiter de nouveaux musées scientifiques. Souvent, ils s’adressent aux enfants, avec des installations interactives. Il y a longtemps, j’ai étudié la physique, mais le désir de découvrir la nature de manière ludique ne m’a jamais quittée. Des installations avec des miroirs ou des guirlandes que l’on peut toucher, c’est formidable, non ?
Bien qu’Alicja Kwade ne crée pas des œuvres qui auraient leur place à Technopolis ou dans un musée d’illusions d’optique, je trouverais néanmoins intéressant d’installer l’une de ses sculptures dans un tel lieu. Attireraient-elles aussitôt l’attention des visiteur·euses ? Probablement pas. Après tout, ses œuvres s’inspirent de modèles scientifiques et paraissent suffisamment robustes pour résister à un flux de découvreur·euses actif·ves. Ce n’est qu’en les observant attentivement qu’on s’aperçoit des dissemblances fondamentales à l’égard de nos attentes d’une maquette, par exemple. Ou son système solaire qui tourne à l’envers. Elle ne s’inspire apparemment pas de la réalité, mais de nos modèles de celle-ci.
En tant que philosophe des sciences, ces modèles me fascinent infiniment. Prenons nos modèles météorologiques et climatiques : ils consistent en des équations mathématiques qui transforment des masses de données mesurées en prévisions. D’autres modèles sont des objets matériels : des choses concrètes que l’on peut exposer, éventuellement manipuler et détourner, comme une maquette du système solaire.

« Superheavy Skies », Alicja Kwade, 2022, photo : Justin Craun © Alicja Kwade, avec l'aimable autorisation de la 303 Gallery, New York
C’est vraiment beau de voir un modèle matériel qui correspond à un modèle théorique. Pour un·e physicien·ne, un pendule est bien plus qu’une masse oscillante fixée à l’extrémité d’une corde. La science utilise plutôt le pendule pour représenter un autre phénomène périodique. Par exemple, le mouvement périodique d’une masse oscillante qui correspond exactement aux vibrations d’une molécule, mais amplifiées et ralenties à l’infini.
La science exige une ouverture d’esprit : la disposition à trouver une similitude entre deux processus sans lien, qui se déroulent à des échelles totalement différentes. Il ne s’agit pas seulement d’une envolée de l’imagination – bien que ça le soit aussi ! –, mais surtout d’un formidable exemple d’unification théorique : les équations mathématiques qui déterminent le mouvement du pendule s’appliquent en effet à tous les « oscillateurs harmoniques », qu’ils soient à l’échelle moléculaire, humaine ou stellaire.
Les modèles matériels ne sont pas qu’utiles à la recherche, mais aussi dans l’enseignement et pour la communication de sujets scientifiques. Pour remplir ce rôle, ils sont souvent conçus délibérément de sorte à attirer l’attention du public et à favoriser la compréhension. Ils sont donc souvent particulièrement beaux. Dans certains cas, leur objectif est d’emblée évident (comme une maquette de fleur), tandis que d’autres modèles nécessitent une connaissance approfondie du domaine, sans laquelle ils peuvent paraître énigmatiques.
Il n’est donc pas surprenant que certains artistes s’inspirent de modèles scientifiques. Les dadaïstes utilisaient déjà des modèles mathématiques de géométrie descriptive comme ready-mades. L’œuvre d’Alicja Kwade s’inspire aussi de modèles scientifiques, mais contrairement aux dadaïstes, elle conçoit et crée ses sculptures selon un processus quasi scientifique.
Les modèles sont des artefacts humains : ils sont le résultat d’interventions ciblées. Les scientifiques omettent sciemment certains aspects de la réalité dans leurs modèles, tels que la friction. L’objectif est alors de mieux comprendre le mouvement pendulaire. Outre le pendule réel, qui s’arrête après un certain temps en raison du frottement, on obtient ainsi le modèle du pendule mathématique : un pendule sans frottement qui ne s’use jamais et qui continuerait donc à l’infini, et sur une période identique.

Vue de l'exposition « Nach Osten », Alicja Kwade, 2011, dans « Nach Osten », 2015, TRAFO, 2025, photo : Roman März © Alicja Kwade, avec l'aimable autorisation de l'artiste
Le processus de sélection et d’abstraction peut être poursuivi au-delà de l’objectif scientifique : dès lors, il s’agit de manipulations artistiques. Les œuvres de Kwade ne peuvent plus faire office de modèles de notre monde, mais en utilisant les mêmes processus imaginatifs que les scientifiques pour interpréter leurs modèles, on pourrait lire ses œuvres comme des modèles d’un autre monde possible.
Enfin, ces actes créatifs de scientifiques et d’artistes tel·les que Kwade ajoutent quelque chose de tangible à notre réalité matérielle et la transforment ainsi. Ils et elles ajoutent à leurs tentatives de description, d’explication et de prédiction du monde, de nouveaux objets complexes qui sèment le doute sur la faisabilité d’une « théorie du tout » ou d’une compréhension globale. Ce qui reste, c’est l’émerveillement.
Sylvia Wenmackers

‘In Ewig den Zufall betrachtend’, Alicja Kwade, 2014 © Alicja Kwade, Courtesy of the Artist