OEEEEEEUUUUVVRE: Peter Morrens en solo à M

‘Fotografie’, Peter Morrens, 2019, Collection de la Communauté flamande à M Leuven

‘Fotografie’, Peter Morrens, 2019, photo : We Document Art, courtesy Kristof De Clercq Gallery

OEEEEEEUUUUVVRE

Peter Morrens en solo à M

Au cours des 35 dernières années, Peter Morrens a construit une œuvre aussi protéiforme qu’insaisissable. Vous pourrez la découvrir à M à l’occasion de sa première grande exposition muséale individuelle. Une rétrospective de sa carrière ?

‘Fotografie’, Peter Morrens, 2019, Collection de la Communauté flamande à M Leuven

‘Fotografie’, Peter Morrens, 2019, photo : We Document Art, courtesy Kristof De Clercq Gallery

Peter Morrens : « Je ne le vois pas ainsi. Avec les collaborateurs de M, j’ai longuement réfléchi à la manière dont je voulais monter l’exposition. Je veux lui donner un rythme : une alternance d’espaces plus remplis et moins remplis, de points de vue et de modes de présentation différents – un coup, dense, un coup, dispersé, un peu à la manière d’un harmonica. Je conçois l’exposition comme une œuvre d’art totale. On obtient une vue d’ensemble, certes, mais j’espère surtout, une compréhension aussi. »

Ordre – désordre

« L’exposition occupe quatre salles en enfilade, au premier étage. Elles sont reliées par une vitrine continue de 40 mètres de long, sur laquelle sera posée une impression de reproductions d’artefacts de la collection de M, mais en noir et blanc et à une échelle différente. Sur les reproductions seront posés des objets authentiques de la collection de M. Côte à côte et sans hiérarchie directe : des œuvres d’artistes contemporain·es comme Joëlle Tuerlinckx et Luc Deleu, de l’art ancien, et des objets utilitaires tels qu’une jarretière ou une cuillère. »

 

« Le jeu entre des originaux et des reproductions, entre le “réel” et le “fictif”, est un fil conducteur dans mon travail. Cela crée de la confusion qui engendre le ralentissement nécessaire pour contempler de l’art. »

 

« Je joue aussi avec les attentes du public sur ce qu’on peut voir dans un musée et ce qu’on n’y voit pas. Des cartels accompagnent les objets, mais c’est le regard qui prime. Trop souvent, on aborde l’art en se demandant quelle était l’intention de l’artiste, au lieu de s’interroger sur la façon dont le spectateur ou la spectatrice fait l’expérience de l’œuvre ? Mon rôle est de séduire le public. Je dirige son regard, je le mets sur une fausse piste, je sollicite différents sens… J’aime jouer avec la chorégraphie du regard. »

‘Dead end’ (Travestie), Peter Morrens, 2020

‘Dead end’ (Travestie), Peter Morrens, 2020 © Peter Morrens, photo : We Document Art, courtesy Kristof De Clercq Gallery

Salut

« Outre cette vitrine, un autre élément relie les espaces : un long rail accroché au mur le long duquel un haut-parleur mobile coulisse lentement à travers les pièces et nous donne à entendre le fredonnement d’une chanson française des années 1970 – dissonant, car je chante faux (rires) – et un hallo salut crié une seule fois. J’accompagne pour ainsi dire le visiteur à travers l’exposition, avec une voix désincarnée. »

 

« L’une des salles a une fenêtre qui donne sur le jardin intérieur. C’est là que je veux établir un lien avec l’extérieur. L’idée est de jeter une œuvre plus ancienne – qui se compose des lettres n e W – du toit-terrasse de M et de filmer l’action en super 8, un film analogique qui contient exactement 3 minutes et 20 secondes de pellicule. Le matériau détermine donc ce qu’il est possible de faire. On le filme en une seule prise – même s’il pleut, si le film est sous-exposé ou quelque autre souci. Je laisse le hasard décider. Le film sera projeté sur un écran à côté de la fenêtre. »

 

« Je revisite souvent mon propre travail. J’utilise alors une perspective différente, un support différent, une échelle différente… Je n’aime pas l’idée d’un déroulement linéaire du temps. Je préfère dérégler la chronologie et la perception du temps. »

RECENT WORK, Peter Morrens, 2024, S8-film van actie op 10 juli 2024, M Leuven

RECENT WORK, Peter Morrens, 2024, S8-film van actie op 10 juli 2024, M Leuven © Peter Morrens

Langue intermédiaire (entre langue standard et dialecte)

« Le langage verbal est une constante dans mon travail. Comme dans Point Blank Press, une série en cours depuis 1997. Je pars d’expressions quotidiennes que je glane à droite et à gauche – comme “Votre exposition me fait bien rire”, que j’ai entendu lors d’un vernissage (rires). Je les note sans censure – avec des fautes de langage, des choses politiquement incorrectes, des blagues potaches… – et je les peins ensuite sur du papier millimétré. Je les considère comme des dessins. La série compte entre-temps quelque 4 000 dessins, dont 2 500 ont été numérisés et achetés sous forme de diaporama par la Communauté flamande (collection S.M.A.K. Gand). Ils sont projetés en continu à M selon une séquence contrôlée par ordinateur. »

 

« Pour moi, la langue est de la matière. J’aime l’appeler “langue intermédiaire”. Non pas au sens  flamand de semi-dialectal, mais en tant que langue entre deux chaises, qui nous échappe, sur laquelle nous n’avons aucun contrôle. J’aime utiliser ces expressions comme base pour les titres de mes œuvres. Cela a quelque chose d’émouvant et en même temps de déstabilisant. »

‘Dusver’, Peter Morrens, 2020, Collection de la Communauté flamande à M Leuven

‘Dusver’, Peter Morrens, 2020, Collection de la Communauté flamande à M Leuven © Peter Morrens, photo : We Document Art, courtesy Kristof De Clercq Gallery

Covers

« J’engage aussi le dialogue avec le travail d’autrui. Comme dans la série Covers : des dessins de reproductions d’œuvres trouvées dans des livres ou des revues. Je les montre sciemment, non pas comme des copies, mais en tant qu’interprétations. Parfois, le numéro de l’image est auprès, d’autres fois on ne voit qu’une partie de l’œuvre, ou une ombre la recouvre… Un connaisseur pourrait dire : “Ah, un Tuymans du début !”, mais là n’est pas la question. Pour moi, il s’agit davantage du fait de regarder l’œuvre que de l’œuvre elle-même. »

 

« Tout mon travail naît de l’observation. On le voit dans Richtingen [Directions], l’affiche de l’exposition. Le point de départ de cette œuvre est une photo d’un panneau de signalisation que j’ai prise le long d’une route départementale en Flandre. J’en ai fait un tirage que j’ai ensuite manipulé et sur lequel j’ai peint. Mais la photo originale contenait au fond tout ce qui caractérise mon travail : le langage, l’humour… Et peut-on voir qu’il y avait autrefois une flèche droite sur le panneau ? Par la suite, des ouvriers l’ont recouverte d’une peinture d’un bleu légèrement différent, de sorte que la partie repeinte reste visible – l’image renvoie donc à sa propre matérialité. »

 

« Nous avons intitulé l’exposition « OEEEEEEUUUUVVRE » – d’après une œuvre qui ne fait pas partie de l’exposition, mais que les visiteur·euses peuvent voir dans la nouvelle présentation de la collection du musée, un étage plus bas. Je voulais mettre l’accent sur le son hésitant qu’on entend lorsqu’on le prononce à haute voix. Ensuite, je l’ai transformé en lettres de bois sur une étagère, c’est-à-dire en objet. Mais comme les lettres s’appuient l’une contre l’autre et tombent presque, cet objet conserve une part de doute dans ce rendu phonétique. J’ai aussi dessiné la couverture de ce magazine, et là aussi, j’ai opté pour OEEEEEEUUUUVVRE. Avec un clin d’œil, cependant. L’humour comme forme noble du désespoir (rires). »

‘Richtingen’, Peter Morrens, 2020, Collectie Vlaamse Gemeenschap bij M Leuven

‘Richtingen’, Peter Morrens, 2020, Collection de la Communauté flamande chez M Leuven, photo : We Document Art, courtesy Kristof De Clercq Gallery

À suivre

« À la fin, les visiteur·euses peuvent encore se rendre au deuxième étage, d’où l’on a une vue sur la ville. J’y présente certaines de mes œuvres – comme un carrousel automatisé de cartes postales reproduisant des œuvres qui n’ont pas été retenues pour l’exposition – mais j’invite surtout les gens à se reposer et à écouter, car j’ai composé une playlist avec de nombreux morceaux de jazz et d’autres musiques, quelques poèmes, 13 minutes de Steve Reich qui répète et procède au déphasage d’un passage/d’une phrase d’un texte politiquement chargé… Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les transitions entre les extraits, car c’est là que l’on passe d’une émotion à l’autre. Dans l’audioguide – un texte déroutant que j’ai moi-même écrit –, je le signale : veuillez rester jusqu’à ce que vous ayez entendu deux passages. J’espère susciter chez les visiteur·euses le désir de rester. Et comme l’a dit l’humoriste Karl Valentin : « À la fin est soudain arrivée la fin » (rires).

Peter Morrens, « OEEEEEEUUUUVVRE », du 11.10.24 au 02.03.25 à M