Une seconde vie pour le « Triptyque de la Descente de Croix »

Triptyque de la Descente de Croix (panneau central), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles
Le chef-d’œuvre de Bouts rayonne à nouveau à Grenade
Une seconde vie pour le Triptyque de la Descente de Croix
Il y a quelques années, vous avez pu admirer le Triptyque de la Descente de Croix de Dieric Bouts à M Leuven. Vous avez manqué cette occasion ? Alors, il faudra vous rendre à la Capilla Real à Grenade, où l’œuvre a été conservée depuis cinq siècles et où elle est à nouveau exposée depuis juin de cette année.

Triptyque de la Descente de Croix (panneau central), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles
D’octobre 2023 à avril 2024, M Leuven a exposé le Triptyque de la Descente de Croix de Dieric Bouts. Dans un premier temps, lors de la grande exposition rétrospective Dieric Bouts. Créateur d’images, et par la suite dans l’exposition plus modeste Atelier Bouts, qui mettait l’accent sur la recherche scientifique et sur ce qu’elle nous apprend des œuvres et du mode opératoire de Bouts.
Du peintre lui-même, on ne sait pas grand-chose. Il est sans doute né à Haarlem vers 1415, mais il a passé la majeure partie de sa vie adulte à Louvain, où il avait son atelier, où il a épousé la fille d’un patricien nanti en 1448 et où il est devenu le peintre attitré de la ville en 1468.
Les chercheurs datent le Triptyque de la Descente de Croix entre 1455 et 1460. L’œuvre n’a de toute évidence pu être peinte qu’après 1453, car sur le panneau central, Bouts représente la flèche de l’église louvaniste de Sainte-Gertrude – un chef-d’œuvre architectural qui ne fut achevé que cette année-là. On ignore qui en était le commanditaire, mais il s’agit selon toute vraisemblance d’un converso, un Juif espagnol converti au christianisme. C’est ce qu’en déduisent les recherches récentes sur le texte hébraïque inscrit sur la croix : il est parfaitement lisible et correct – ce qui est exceptionnel pour un tableau flamand du XVe siècle. On y lit « Jésus de Nazareth, roi d’Israël », et non « roi des Juifs » comme en latin.
Quoi qu’il en soit, l’histoire de l’œuvre est bien documentée à partir de 1521, date à laquelle elle arrive à Grenade et est installée dans la chapelle royale, construite peu avant à côté de la cathédrale, selon les volontés testamentaires de la reine Isabelle de Castille. Celle-ci avait plausiblement acquis l’œuvre en 1494. Le triptyque restera dans la Capilla Real pendant les cinq siècles suivants.

Triptyque de la Descente de Croix, détail du panneau central représentant la flèche de l’église Sainte-Gertrude de Louvain, Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles

Triptyque de la Descente de Croix (détail de l'inscription sur la croix), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles
Joints fissurés
Dans les années 2020, lorsque M Leuven décide de consacrer une exposition rétrospective à Dieric Bouts, le triptyque quitte la Capilla Real pour la première fois en cinq cents ans et entreprend le long voyage de retour vers le Plat Pays. Il s’agit non seulement d’une occasion unique de présenter l’œuvre dans la ville où elle a vu le jour, mais aussi de l’étudier et de la restaurer. À cette fin, M Leuven a mis en place une collaboration avec l’Institut royal du Patrimoine artistique (IRPA) à Bruxelles ainsi qu’avec la Capilla Real.
Le 28 juin 2023, le Triptyque de la Descente de Croix arrive à l’IRPA où l’œuvre est soumise, avant la grande exposition, à une étude approfondie à l’aide des techniques de pointe de l’imagerie. Les résultats de ces analyses seront présentés dans une exposition plus modeste, Atelier Bouts, après laquelle la restauration peut commencer en mai 2024.
Cette restauration était urgente. Au XVIIIe siècle, on a scié certaines parties de l’œuvre afin de l’adapter à un nouveau retable et on a posé des barres horizontales à l’arrière du panneau central pour le renforcer. Cette initiative a causé plus de tort que de bien : le bois ne pouvant plus se dilater correctement, des fissures ont apparu dans la couche de peinture à hauteur des joints. On a en outre détecté d’importantes retouches appliquées là où la peinture avait été endommagée et s’était écaillée. Qui plus est, ces retouches étaient décolorées et contrastaient avec les couches de peinture d’origine.
Les panneaux latéraux étaient en meilleur état, mais recouverts d’une couche de vernis jaunie, tout comme le panneau central. De ce fait, l’ensemble de l’œuvre avait un aspect terne et sombre.

Triptyque de la Descente de Croix (panneaux latéraux en cours de restauration), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA Bruxelles

Triptyque de la Descente de Croix (panneaux latéraux après restauration), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA Bruxelles
Un résultat stupéfiant
Les restaurateur·rices ont retiré les barres horizontales du panneau central et ont éliminé les couches de peinture superposées et le vernis – tantôt à l’aide de solvants, tantôt au scalpel. Une intervention particulièrement précise et délicate, qui a toutefois donné un résultat stupéfiant. Pour la première fois depuis longtemps, les couleurs vives de Bouts ont retrouvé tout leur éclat d’antan, et, sous les couches de peinture superposées, des détails finement peints ont refait surface. Les restaurateur·rices ont stabilisé la peinture des trois panneaux, retouché les parties endommagées et comblé les lacunes, le tout à l’aide de matériaux réversibles, conformément aux principes de restauration les plus stricts. Aux endroits où la couche de peinture avait complètement disparu, ils et elles ont pu s’appuyer sur une source exceptionnelle : des photos en haute résolution d’une copie très fidèle du triptyque datant de l’an 1500 environ, conservée au Museo del Patriarca de Valence.

La restauration du Triptyque de la Descente de Croix auKIK : pendant le collage des panneaux, © KIK-IRPA, Bruxelles
La restauration du Triptyque de la Descente de Croix au KIK, © KIK-IRPA, Bruxelles
Virtuose
Pour la première fois depuis des siècles, nous pouvons à nouveau admirer la virtuosité du Triptyque de la Descente de Croix : la richesse du paysage, le raffinement des expressions faciales, la texture des tissus somptueux, le scintillement des armures et des casques, le jeu subtil de lumière et d’ombre… Le voici à nouveau prêt à affronter les 500 prochaines années.
Depuis juin, l’œuvre est à nouveau exposée à la Capilla Real à Grenade. Un retour célébré par une exposition dans la chapelle royale, avec la contribution thématique et scientifique de M Leuven et de l’IRPA, en parallèle d’un colloque international consacré à Bouts au cours duquel des spécialistes venus de toute l’Europe ont présenté leurs travaux de recherche. Un hommage amplement mérité à une œuvre d’art qui resplendit à nouveau dans son cadre historique.

Triptyque de la Descente de Croix (détail), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles

Triptyque de la Descente de Croix (détail), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles

Triptyque de la Descente de Croix (détail), Dieric Bouts, vers 1450-1458 © KIK-IRPA, Bruxelles
